COP26 : « Relever l’ambition, ça ne se négocie pas ». Entretien avec Paul Watkinson.

Nov 6, 2021

Nolwenn Schmoderer

Elève en relations internationales à l'Ecole normale supérieure, spécialisée sur la région Moyen-Orient Méditerranée. Mes recherches portent sur la diplomatie climatique des pays du Golfe.
Expert des négociations et de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), Paul Watkinson a accordé aux Jeunes Ambassadeurs pour le Climat et à la délégation COP-ENS un entretien de plus d’une heure. Bilan de l’Accord de Paris, enjeux et attentes pour cette COP26, il nous partage ses analyses et encourage la jeunesse à être force de propositions.

Paul Watkinson a été le chef de la délégation française aux COP pendant de nombreuses années, et l’un des négociateurs en chef de la délégation de l’Union européenne de la COP de Copenhague en 2009 à celle de Varsovie en 2013. Il a participé à la préparation et la tenue de la COP21 à Paris et a été élu président du SBSTA [Corps subsidiaire pour le Conseil scientifique et technologique] pour 2018 et 2019. Entretien du 2 novembre 2021.

Quel regard portez-vous sur les cinq années de mise en œuvre des objectifs de Paris ? Quelles sont les perspectives pour le rehaussement des ambitions ici à la COP26 ? 

Paris c’est un texte avec beaucoup de détails d’application qu’il fallait finaliser. Ça aurait été bien d’accélérer mais il y a beaucoup de détails. Les ambiguïtés dans l’Accord de Paris restaient à interpréter. 

Nous avons fait la quasi-totalité des règles à Katowice. L’Article 6 ça n’était pas possible car ça dépendait notamment de l’adaptation et de la transparence. Une fois ça en place, on peut compléter par d’autres systèmes. Maintenant les pays se préparent à la pleine mise en œuvre du système de transparence qui devrait être opérationnel en 2023-2024. Il faut finaliser maintenant et commencer à former les experts pour accompagner les Etats.

L’autre aspect c’est la mise en œuvre. Il faut de la volonté politique. Relever l’ambition, ça ne se négocie pas. L’ambition politique, il faut le faire. C’est ce que la présidence britannique, le SBSTA et d’autres, essayent de faire. Les objectifs arrivent. Il y a beaucoup d’objectifs de neutralité carbone. On peut s’en féliciter. Je trouve que c’est une bonne chose, il y a quelques années il n’y avait rien. Cependant, beaucoup de ces objectifs sont des objectifs creux qui ne se reposent sur rien en termes de politiques intermédiaires. Australie , Inde, Russie, Arabie saoudite… tout le monde n’y sera pas en 2050. C’est surtout des pays qui devraient y arriver plus tôt. Nous, l’Europe, qu’on avance nos objectifs, pourquoi pas…

François Gemenne présente les COP comme une tentative de “gouverner l’Anthropocène avec des instruments et institutions de l’Holocène”. Pensez-vous qu’une réforme de la Convention-cadre soit nécessaire ? 

On a un système qui a été négocié au début des années 1990. Le monde était un peu différent il y a trente ans. On a créé un système sur la base de la négociation multilatérale qui n’a jamais bien fonctionné. Il y a un vrai sujet de comment organiser ce système dans les années à venir. On restera sur la Convention Climat et l’Accord de Paris, mais on doit améliorer ça, on doit améliorer le secrétariat et améliorer le branchement sur les autres systèmes, dont les Objectifs de Développement Durable (ODD) et les Nations unies.

On n’en parle pas pour l’instant, il faut d’abord terminer ce qui est là. Il faut un nouveau leadership, une volonté des Nations unies. Après cette COP, que ça marche ou non, il faudra repenser ça.

Quel conseil donneriez-vous à la jeunesse présente à la COP et hors de la COP pour avoir un impact concret sur les négociations ? 

Je pense que pour vous, il ne faut pas chercher à faire de la négociation. Il faut s’intéresser aux questions de mise en œuvre. Comment faire en sorte que ces systèmes soient utiles ? Exiger et demander comment ils vont faire pour que ça marche, et arriver avec une proposition. Et accélérer. Nous avons peu de temps pour agir. Intervenez auprès des délégations, y compris auprès de celles qui ne sont pas les plus engagées. Même les Saoudiens visent la neutralité carbone en 2060, nous on veut savoir comment. 

Lors de notre entretien avec le Président de la République hier, il a annoncé la création d’un conseil des jeunes sur le climat. Qu’en pensez-vous ?

Les structures servent, mais comment faire ça de manière efficace ? On a l’exemple de la Convention citoyenne pour le climat (CCC) qui est une excellente idée mais qui donne des résultats, soyons honnêtes, mitigés. Les canaux d’échanges c’est bien, mais qu’est-ce qu’on fait avec ?

Ne boudez pas la structure qui vous est proposée, c’est une plateforme. Un lieu politique est à utiliser. Si vous pouvez utiliser une plateforme, faites le. Mais faites en plus. Moi, je suis vieux, je ne vais pas dire aux jeunes quoi faire, que je n’ai pas fait quand j’avais votre âge.

Dans le contexte du Green New Deal Européen et des ambitions françaises, est-il  possible que la délégation française prenne le leadership européen ?

Il est clair qu’on a besoin de rester très engagés et très ambitieux. Tout autre solution est mauvaise. Est-ce qu’on fait assez ? C’est un débat qu’on devrait avoir dans les élections. La France reste parmi les pays qui vont pousser l’Europe au maximum. Au sein de l’UE, ce n’est pas toujours facile, on a quelques Etats membres moins engagés que d’autres. Le nouveau gouvernement allemand qui se forme, qui va avancer son engagement de sortie du charbon, c’est déjà une bonne chose. Avec la France, ça peut continuer à créer cette impulsion, mais il faut que ça soit avec d’autres Etats membres.

Ce n’est pas une compétition, il faut entraîner tout le monde. Ma crainte pour les Américains, c’est qu’on ait des beaux discours. On ne peut pas calquer une action multilatérale sur le leadership des Américains. Tant qu’on les a avec nous, profitons-en. Mais il faut aussi travailler avec les Chinois, ce qui sera de plus en plus difficile. On ne peut pas dire que les droits de l’Homme en Chine on s’en fiche et qu’on va collaborer seulement sur le climat. Les tensions commerciales ne vont pas disparaître. Il faut mettre le climat au centre dans un monde qui est de plus en plus complexe. Le contexte géopolitique de 2021 est beaucoup plus difficile qu’il y a 6 ans.

Les difficultés logistiques rencontrées par les participants, qui rappellent funestement Copenhague, pourront-elles être un obstacle au succès de cette COP ? 

Sur la partie logistique, c’est le cafouillage, c’est vraiment horrible ! C’est une grosse erreur de leur part d’avoir fait une conférence qui, tout de suite, tombe dans cette situation. Les problèmes logistiques, ça n’aide pas. Le centre est sous-dimensionné. Ils avaient 18 mois, l’expérience d’autres conférences et des conseils du secrétariat pour se préparer. Ce sont des épiphénomènes qui décrivent un peu l’ambiance et la nature d’une COP.

Cela peut avoir un impact sur le résultat mais on peut espérer que non. On fait avec. Il faut s’interroger sur comment ça se conjugue avec une gestion politique de la conférence. Sera-ce une excuse pour ensuite justifier l’échec ?

Quelques jours après l’ouverture de la COP26 et les grands discours d’ouverture, quel est votre ressenti sur les ambitions des États ? 

Pour l’instant ça passe bien. Je suis un peu sceptique face aux discours des chefs d’Etats. Il y a beaucoup d’auto-félicitations, mais derrière, la crédibilité se discute.  

La situation aujourd’hui, c’est qu’on n’est pas sur la voie des +1.5°C. Tout le monde le sait. On n’est même pas sur la voie des +2°C. On commence avec des handicaps, on n’a pas fait le nécessaire ni sur l’action, ni sur les finances. 

Il y a quelques annonces, ce n’est pas négligeable. Mais le vrai sujet, c’est l’action et la dynamique politique internationale pour les 2-3 années à venir. 

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