Féminisme et climat, un même combat?

Déc 26, 2021 | Climat, Climat et Inégalités

Hermine de Franqueville

Etudiante à HEC et l'Ecole normale supérieure, je m'intéresse notamment à la question de l'économie circulaire.
Les inégalités de genre sont une grille de lecture intéressante pour observer le changement climatique, puisqu’on remarque à la fois des comportements différenciés des hommes et des femmes dans leur impact sur l’environnement, mais également une plus forte exposition des femmes aux conséquences du changement climatique.

Note : On parlera dans cet article d’ “hommes” et “femmes” cisgenres, c’est à dire de personnes dont le genre assigné à la naissance est reconnu par elle-même et la société. L’absence de prise en compte explicite dans l’article des personnes ne s’identifiant à aucune de ces catégories (non-binaires, intersexes) et des personnes trans, s’explique avant tout par un manque de données et une volonté de simplifier le schéma autour duquel s’articule cet article.

Il devient de plus en plus manifeste que les questions climatiques sont à la fois le résultat de dynamiques inégales et génèrent des conséquences inégales sur différents types de populations. On sait par exemple que les 10% les plus riches émettent plus de 50% des émissions globales de CO2, et que ces mêmes 10% sont probablement ceux qui voient le moins leur vie quotidienne impactée par le changement climatique. Mais les inégalités qu’on observe dans ce domaine ne relèvent pas uniquement des disparités socio-économiques entre individus, et recoupent au contraire de nombreuses inégalités plus larges (pays du Nord et du Sud, racisme environnemental…). Dans la même dynamique, la question du genre et des enjeux climatiques a été posée depuis des années par les théoricien.ne.s féministes, qui ont mis en évidence qu’écologie et féminisme pouvaient être intrinsèquement liés. En effet, les inégalités liées aux genres se retrouvent à de multiples niveaux lorsqu’on observe le changement climatique, que ce soit en matière de mobilisation, d’impact ou de responsabilité.

Une responsabilité inégale

Tout d’abord, il semble que l’impact sur l’environnement des comportements des hommes et des femmes soit en lui-même inégal : de manière caricaturale, on peut avancer que les hommes polluent plus que les femmes, ou du moins sont plus enclins à adopter des comportements avec un lourd impact sur l’environnement et le climat. Un article du Gardian de novembre 2021 mettait ainsi en avant que le régime alimentaire des hommes, plus riche en viande et en boissons, notamment alcoolisées, serait responsable de 40% d’émissions supplémentaires que celui des femmes. L’explication de cette différence serait non seulement une plus grande consommation de nourriture en général, mais aussi une plus grande tendance à se tourner vers un régime fortement carné, donc responsable de davantage d’émissions de gaz à effet de serre (sans parler de l’impact sur la déforestation, la biodiversité ou l’usage de l’eau). Le même article avance qu’au-delà de la consommation alimentaire, les dépenses matérielles des hommes représenteraient 16% d’émissions de plus que celles des femmes, pour des montants pourtant similaires.

Ces données sont évidemment à prendre avec des précautions : d’une part elles dépeignent le phénomène de manière binaire et légèrement caricaturale, d’autre part elles sont conditionnées à un contexte occidental, l’étude ayant été menée au Royaume-Uni. On ne peut évidemment pas en déduire que tous les hommes polluent plus que toutes les femmes, puisque ce phénomène vient se superposer à d’autres disparités : une femme du Royaume-Uni génère probablement beaucoup plus d’émissions de gaz à effet de serre qu’un homme du Bangladesh. En revanche, on peut déduire de cet article qu’à niveau de développement égal, et à niveau socio-économique comparable, les hommes adoptent des comportements plus polluants que les femmes. Ce constat pourrait s’expliquer par des injonctions différenciées à la consommation – dans le cas de l’alimentation par exemple, à une association entre consommation de viande et « virilité ». 

Or, non seulement les femmes auraient une responsabilité moindre dans le changement climatique, mais elles seraient également les premières à en subir les conséquences.

Les femmes en première ligne du changement climatique

Dans beaucoup de cas, les femmes – de la même manière que les personnes racisées ou LGBTQI+ – subissent davantage les pressions dues au changement climatique et aux bouleversements qui en relèvent. Cela est particulièrement vrai dans les endroits du monde encore régis par une répartition des tâches « traditionnelles » entre hommes et femmes, dans lesquels les femmes sont en charge des tâches domestiques. En effet, il est fréquent que ce soit le rôle des femmes de s’occuper de l’approvisionnement en ressources, par exemple en bois ou en eau, et que cet approvisionnement soit perturbé par le dérèglement climatique et les atteintes à l’environnement en général. L’érosion des sols provoquée par la déforestation implique souvent une raréfaction de l’eau potable, donc un allongement des trajets quotidiens réalisés par les femmes et les filles. Ces phénomènes ne sont pas sans conséquences sociales d’ampleur, par exemple sur la scolarisation des filles.

Un mouvement emblématique est né en Inde en réaction à cette dynamique, appelé mouvement Chipko, et né en 1974 suite à une décision gouvernementale d’octroyer des terres boisées à une entreprise, en dépit des protestations des populations de la région. L’entreprise en question allait déboiser massivement la région, causant de multiples problèmes parmi lesquels l’érosion, mais aussi la perte de toute une réserve de ressources et de revenus pour les femmes des villages adjacents. Pour empêcher cette destruction de leur environnement, les femmes sont allées dans la forêt et ont enlacé les arbres, empêchant qu’on les coupent. Le mouvement s’est répandu dans l’Uttar Pradesh, donnant lieu à des moratoires sur l’abattage des arbres dans plusieurs régions.

L’exemple du mouvement Chipko est emblématique à plusieurs point de vues : non seulement il montre bien l’imbrication des luttes environnementales, féministes, mais aussi anti-coloniales, mais il permet également de mettre en évidence l’implication en première ligne des femmes dans le changement climatique, à la fois en tant que victimes des dérèglements et catastrophes, mais aussi en tant qu’actrices.

Les femmes sont en effet bien souvent les premières engagées en faveur de l’environnement ou contre des mesures destructrices de celui-ci. Il y a ainsi tout une histoire d’engagement des femmes contre le nucléaire remontant aux années 1960 en France, mais aussi en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, dont une des manifestations les plus récentes est le collectif des Bombes atomiques, créé en 2020 contre la construction d’un site d’enfouissement de déchets nucléaires à Bures, dans la Meuse.

L’écoféminisme: défendre les femmes et l’environnement

L’idée selon laquelle les pressions contre la nature et contre les femmes sont similaires, car issues d’un même système patriarcal et capitaliste a un nom : l’écoféminisme. Né dans les années 1970, porté par des figures emblématiques telles que Vandana Shiva, Greta Gaard ou Starhawk, l’écoféminisme possède à la fois des ramifications politiques très concrètes préconisant l’émancipation des femmes au sein des luttes écologiques, mais aussi des branches plus spiritualistes, souvent liées à la figure très contemporaine de la sorcière.

On peut faire de nombreux reproches conceptuels à l’écoféminisme, notamment le risque d’essentialiser les femmes à un rapport proche de la nature, donc de faire obstacle à une lutte féministe fondée sur des théoriques constructivistes. Cependant, il est possible d’envisager ce lien à la nature et à l’écologie non comme un composant intrinsèque de la féminité, mais davantage comme une source d’  « empowerment » par la prise de conscience de la superposition de certaines luttes, en particulier dans les pays souffrant le plus de ces inégalités.

Loin d’être indissociables, le sort de l’environnement et la condition des femmes dans le monde sont en fait étroitement liés à plusieurs échelles et suivant divers mécanismes. La prise en compte des inégalités de genre dans les phénomènes climatiques est ainsi capitale pour des politiques efficaces et équitables, et peuvent donner lieu à un cercle vertueux d’actions positives.

Pour aller plus loin

Pour en apprendre plus sur la manière dont les inégalités sociales et l’écologie se combinent, voir la campagne de L’Ambassadeur consacrée au thème “Climat & Inégalités”.

  • Un article sur le racisme environnemental : lien
  • Un article sur l’ouvrage Géopolitique du Climat de François Gemenne : lien

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