Interview de Guy Kulitza par L’Ambassadeur : Les citoyens et les jeunes au pouvoir !

Mai 14, 2022 | Climat et démocratie, Climat

Esther Loiseleur

Intervenante et ancienne présidente des JAC, doctorante sur les enjeux d'adaptation et de résilience au changement climatique.
JAC a rencontré un membre de la Convention Citoyenne pour le Climat, Guy Kulitza. Dans cet entretien passionnant, il nous raconte son engagement dans la Convention (et après), de sa vision des conventions citoyennes, de ses espoirs et de ses déceptions, un peu moins d’un an après le vote de la loi Climat et Résilience.

Guy, pouvez-vous commencer par vous présenter ?

Je m’appelle Guy Kulitza, je suis actuellement retraité, et je faisais partie des 150 citoyennes et citoyens tirés au sort pour prendre part à la Convention Citoyenne pour le Climat [un processus démocratique inédit en France lancé par le président Macron en octobre 2020, suite aux revendications des Gilets Jaunes notamment, ndlr.]. J’ai travaillé depuis l’âge de mes 16  ans : je fais partie de ces 30 % de la population qui ne sont pas diplômés, et qu’on entend d’habitude peu dans les médias ou dans les débats politiques. Après avoir commencé ma carrière à EDF-GDF, j’ai travaillé comme technicien informatique à Enedis. J’ai 4 enfants et 7 petits-enfants, dont le plus âgé à  17 ans. J’ai beaucoup pensé à eux durant ma participation à la Convention, je trouvais ça important de parler pour eux – pas à leur place, mais en pensant à eux et à leur avenir. Les jeunes ont toute leur place dans ce genre de processus.

Comment avez-vous été sélectionné pour la Convention Citoyenne pour le Climat ?

J’ai reçu un SMS qui m’annonçait que j’avais été tiré au sort parmi tous les Français… Au début, j’ai cru que c’était de la pub ! Puis j’ai regardé sur internet, et j’ai vu que c’était sérieux. J’ai rapidement eu envie de participer, je me suis dit « au moins, là, on nous demande notre avis ».

Au départ je n’y connaissais pas grand-chose, mais j’avais toujours eu un rêve : mettre les camions sur des trains de marchandises. J’ai donc accepté, après en avoir parlé à mon épouse. Elle m’a soutenu et nous avons travaillé ensemble pendant toute la durée du processus, c’était un vrai travail d’équipe pour nous.

« Je me suis pris une claque en me rendant compte de la situation. »

Comment se sont passés les débuts de la CCC ?

Lors de la première session, nous avons assisté à une présentation de Valérie Masson-Delmotte [paléoclimatologue et co-présidente du groupe de travail n°1 du GIEC, ndlr.] sur l’état du climat. Ça a été un choc pour la majorité des gens, et, pour moi, une vraie révélation. Je me suis pris une claque en me rendant compte de la situation.

C’est démesuré, si on ne fait rien on entraîne la population vers un monde apocalyptique, avec des catastrophes massives. Après cette prise de conscience, j’ai connu une grosse déprime. En réalité, les scientifiques ont les informations et beaucoup de solutions, mais ils ne sont pas écoutés. Une fois que l’on est au courant, on ressent un grand besoin d’agir. Je me suis senti le devoir de partager ce que j’avais appris.

J’ai revu ma position sur Greta Thunberg, je l’avais vue dans les médias et je ne comprenais pas ce qu’elle faisait, je me demandais qui c’était, cette « mioche ». Après coup, je me suis vraiment senti stupide ! Mais il y a une véritable méconnaissance de la situation, les gens sont laissés dans l’ignorance et les médias y contribuent. Par exemple, cet été, on a plus parlé de Lionel Messi que de la parution le même jour du rapport AR6 du GIEC qui fait le point sur l’état du climat…

Comment se passaient les séances, concrètement ?

D’abord, je dois dire que la Convention n’était pas constituée uniquement de 150 citoyens : il y avait aussi un comité de gouvernance chargé de l’organisation et un groupe d’animation. Et heureusement qu’ils étaient là, parce que sinon on n’aurait pas sorti deux lignes !

Les animateurs permettaient avant tout une réelle écoute et favorisaient une répartition équitable du temps de parole, pour éviter que ce soient toujours les mêmes – les plus à l’aise à l’oral, les plus sûrs d’eux – qui monopolisent les discussions.

Ensuite, ils réalisaient une synthèse de nos propos. Je suis admiratif de leurs qualités de synthèse : ils résumaient vraiment en quelques mots, en une phrase, une idée qu’on pouvait parfois mettre quelques minutes à exprimer.

« Avec le tirage au sort, le sujet est imposé : nous partons d’une page blanche en évitant ainsi les a priori ou les idées préconçues. »

En ce qui concerne l’organisation, nous étions divisés en cinq sous-groupes de 30 personnes, là encore tirées au sort. Pour ma part, j’étais dans le groupe « Se nourrir ». Je suis vraiment favorable à cette pratique, pour moi c’est très important. Avec le tirage au sort, le sujet est imposé : nous partons d’une page blanche en évitant ainsi les a priori ou les idées préconçues. Ce qui permet d’écouter les autres, d’entendre les avis ou les réflexions des autres citoyens ou des scientifiques. On construit ensuite nos propositions ensemble avec la matière des autres.

Enfin, les citoyens pouvaient compter sur l’aide technique  d’un groupe d’appui : il s’agissait d’un groupe d’experts qui apportaient leurs savoirs et leurs compétences, mais sans influencer les débats dans le sens de leurs propres opinions.

En fait, on faisait nos propositions et ils nous disaient ce qui est faisable, ainsi que les moyens nécessaires pour y arriver. Par exemple, on voulait faire une proposition sur les repas végétariens : ils nous ont expliqué qu’il y avait déjà des choses dans la loi Egalim, mais qu’elle ne va pas aussi loin que ce qu’on aurait voulu. Nous voulions par exemple rendre obligatoire ce qui n’est encore qu’au stade d’expérimentation dans la loi Egalim.

Est-ce que ces débats vous ont fait changer de position sur certains sujets, à titre personnel ?

Oui, j’ai énormément appris et je me suis beaucoup remis en question tout au long de cette expérience, et c’est le cas de nombreux citoyens de la CCC. Par exemple, sur les menus végétariens : au départ tout le monde n’était pas d’accord, et ceux qui proposaient cette idée se faisaient presque traiter d’extrémistes. Puis, après avoir écouté les avis de chacun et les exposés des experts, on a réalisé que non seulement c’était meilleur pour le climat, mais aussi que c’était bénéfique sur la santé humaine ou encore le bien-être des animaux…Sur le plan personnel, moi qui mangeais de la viande tous les jours sans me poser de questions, j’ai drastiquement réduit la viande rouge et j’ai commencé à introduire des menus végétariens dans mon alimentation.

Une autre révélation pour moi, ça a été l’écoféminisme. J’ai pris conscience de l’existence du patriarcat, d’une forme de domination masculine, et des parallèles qu’on pouvait faire entre les inégalités que subissent les femmes et la dégradation de l’environnement. J’essaie aussi de m’améliorer sur ce plan.

« Quand le sujet de l’écocide a été abordé, au départ dans le scepticisme général, Alexia, une jeune Guadeloupéenne, s’est écriée : « mais c’est le chlordécone ! ». Ça a été une révélation pour l’ensemble du groupe. »

On pourrait aussi parler de votre engagement sur la question de l’écocide, que vous avez porté devant l’assemblée des citoyens : pourquoi est-ce important de considérer comme des crimes en termes de droit pénal certaines actions portant gravement atteinte à l’environnement, et comment expliquer tant de blocages ?

Dans le groupe « Se nourrir », nous nous sommes préoccupés de la nourriture produite et consommée par les Français. Parfois celle-ci est produite loin de chez nous, justement, et on ne voit pas l’écocide en cours. On peut penser par exemple à la disparition des orangs-outans qui voient leur espace vital disparaître suite à la déforestation de leur habitat et remplacé par des monocultures de palmiers à huile.

Au départ, l’idée d’un crime contre la nature a été considérée comme farfelue au sein de la convention citoyenne. Quand le sujet de l’écocide a été abordé, au départ dans le scepticisme général, Alexia, une jeune Guadeloupéenne, s’est écriée : « mais c’est le chlordécone ! ». Ça a été une révélation pour l’ensemble du groupe. L’écocide n’était pas qu’un évènement vague et lointain, il pouvait être aussi un scandale bien français.

On en a discuté avec plusieurs juristes, et notamment Valérie Cabanes et Marine Calmet, qui sont très engagées sur la question. C’est alors qu’on a fait le lien avec les limites planétaires, et on s’est fortement mobilisés sur la question. Nous avons même proposé d’organiser un référendum sur la pénalisation du crime d’écocide afin de soumettre la question à l’ensemble de la population, mais cette proposition a finalement été rejetée par les ministres concernés.

Qu’est-ce que la CCC vous a apporté, finalement, et quel bilan en tirez-vous ?

La Convention a été une expérience incroyable pour moi. Il y a véritablement un « avant » et un « après » la CCC dans ma vie ! J’ai grandi.

Je suis aussi très reconnaissant pour toutes les rencontres extraordinaires que j’ai pu y faire, et tout ce que j’ai appris. J’ai été confronté à des savoirs, à des opinions très diversifiées. Il y a une vraie richesse des débats, une fois qu’on fait sauter le plafond de verre pour faire échanger les gens. Il y a une vraie légitimité à ces initiatives, car les changements doivent venir de la population.

« Finalement, il n’y a pas eu de véritable sans-filtre. La majorité des propositions n’ont pas été reprises, ou alors de manière édulcorée. »

Quelle est votre vision du sort réservé aux propositions des 150 participants et participantes et des suites de la CCC ?

Déjà, il faut dire que beaucoup d’entre nous ont cru au « sans filtre » [la promesse d’Emmanuel Macron de transmettre les propositions des citoyens aux parlementaires telles quelles sans les modifier, ndlr] jusqu’au bout.

Puis la situation s’est progressivement dégradée : lors du rendu des propositions, le Président a sorti trois premiers « jokers » et il a dit qu’il validait 146 mesures sur les 149 que nous avions proposées.

Ensuite, le Ministère de la Transition écologique s’est saisi de notre rapport pour élaborer le projet de loi puis le transmettre à la « Commission Spéciale chargée d’examiner le projet de loi portant lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets » créée à cet effet. C’est le résultat qui sera transmis ensuite à l’Assemblée Nationale puis au Sénat pour examen et vote.

C’est dire qu’il n’est pas resté grand-chose de nos propositions. Par exemple, si l’on reprend le cas de l’écocide : notre idée de référendum a d’abord été rejetée par le Président, puis la proposition est passée par les ministères de l’Environnement et de la Justice pour ressortir sous la forme d’un « délit d’écocide », soit une qualification pour un acte mineur, bien moins répréhensible qu’un crime… Au mieux,  la loi Climat et Résilience, dans son article 296 sur le crime d’écocide, ne fait qu’obliger le gouvernement à faire un rapport de son action sur le plan international d’ici un an.

Finalement, il n’y a pas eu de véritable sans-filtre. La majorité des propositions n’ont pas été reprises, ou alors de manière édulcorée.

C’est une forme de trahison, c’est évident, mais j’en retiens quand même une action démocratique nouvelle qui laisse une empreinte dans la population : la Convention a permis la construction d’un ensemble de propositions issues de la réflexion citoyenne sur des mesures qui concernent et impactent directement les Français : sur les repas végétariens, l’isolation des bâtiments, la publicité…

Nous avons dépassé le stade de la déception, désormais nous cherchons des moyens d’agir concrètement. La CCC a ouvert des portes, et d’ailleurs elle continue d’essaimer depuis, en France, dans les universités ou encore les collectivités territoriales… et même dans d’autres pays !

Comment voyez-vous le rôle de la jeunesse dans ces Conventions citoyennes, et plus largement dans le mouvement climat/environnement actuel ?

J’ai l’impression qu’aujourd’hui il y a une vraie envie et un besoin pour les jeunes de participer à la vie politique du pays, avec plus d’expression populaire, plus d’intelligence collective.

Notre démocratie présidentialiste reste un système très vertical, patriarcal et descendant, et ça nous conduit droit vers la catastrophe. On a besoin d’horizontalité, de circularité, comme le permettent les conventions citoyennes. Les jeunes y ont toute leur place. En tant que citoyens, il faut nous mettre au cœur du débat. Et redonner leur place aux femmes !

Si vous aviez un message pour les jeunes, quel serait-il ?

J’ai réalisé avec la CCC à quel point la jeunesse était engagée aujourd’hui, et c’est important de le faire savoir. Notre société et le système politique et médiatique actuel tournent autour, voire en faveur, de 10 % de la population (les classes favorisées, etc.).

« Je ne vous dirais qu’une chose, les jeunes : prenez le pouvoir ! »

Mais en réalité, une partie de la jeunesse a déjà complètement dépassé les aspects du patriarcat, de l’exploitation de l’environnement … Donc je ne vous dirais qu’une chose, les jeunes : prenez le pouvoir !

Pour aller plus loin

Un grand merci à Guy Kulitza pour son précieux témoignage. Et vous, que pensez-vous du format de la convention citoyenne sur le climat, des 149 propositions et du résultat du processus ? N’hésitez pas à réagir sur les réseaux sociaux de JAC !

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