JAC a lu : Géopolitique du climat. Les relations internationales dans un monde en surchauffe de François Gemenne (Armand Colin, 2021)

Déc 27, 2021 | Lecture, Climat

Nolwenn Schmoderer

Elève en relations internationales à l'Ecole normale supérieure, spécialisée sur la région Moyen-Orient Méditerranée. Mes recherches portent sur la diplomatie climatique des pays du Golfe.
Dans son dernier ouvrage paru pendant la COP26, François Gemenne revient sur les inégalités qui structurent le problème climatique à l’échelle internationale. Inégalités dans la géographie des émissions et des impacts, inégalités dans la gouvernance mondiale du climat et devant les défis migratoires et sécuritaires. Une lecture à la portée de tous que JAC vous recommande chaudement.

Paru le 10 novembre 2021, alors que la COP26 se tenait à Glasgow, cet ouvrage de François Gemenne est une mise à jour de son travail sur la géopolitique du climat. La première édition coïncidait avec la COP15 de Copenhague (2009), devenue depuis un symbole de l’échec du multilatéralisme pour agir contre le changement climatique. Qu’en est-il 12 ans plus tard ?

François Gemenne est un chercheur et enseignant français spécialiste des migrations et déplacements liés aux changements environnementaux et des politiques d’adaptation. Auteur d’une thèse en sciences politiques, obtenue à Sciences Po Paris et à l’Université de Liège, il enseigne aujourd’hui à Sciences Po Paris, Sciences Po Grenoble et à l’Université Libre de Bruxelles. Ses travaux reposent sur des recherches de terrain, notamment à La Nouvelle-Orléans après le passage en 2005 de l’ouragan Katrina, à Fukushima après le drame de 2011 mais aussi à Tuvalu, en Chine, au Kirghizstan, aux Maldives…

François Gemenne entreprend également un travail de vulgarisation de ses sujets, pour lequel il a été récompensé en 2010 par le prix ISTF-Wernaers. Géopolitique du Climat. Les relations internationales dans un monde en surchauffe s’inscrit dans ce travail de vulgarisation et rend accessible l’analyse de la gouvernance contemporaine du régime climatique.

Géopolitique du climat. Les relations internationales dans un monde en surchauffe de François Gemenne (Armand Colin, 2021)

Hypothèses et thèse de l’ouvrage

François Gemenne pose dans cet ouvrage deux questions : d’une part, comment le changement climatique affecte-il les relations entre les Etats ? Et d’autre part, comment ces dernières pèsent-elles sur les mécanismes de gouvernance du changement climatique ?

Deux hypothèses sous-tendent son analyse. D’abord, il souligne que le changement climatique est avant tout un problème de nature politique. Ensuite, il soutient que les inégalités, à trois niveaux, structurent ce problème politique. Le premier niveau est celui des émissions, le deuxième des impacts, et le troisième celui des négociations. La thèse que défend l’ouvrage est alors clairement énoncée dans l’introduction : « de la manière dont seront traitées ces inégalités dépendra le succès de la coopération internationale sur le climat » (p.11).

Résumé de l’ouvrage

La structure de l’ouvrage accompagne le lecteur dans l’analyse de la structure du problème climatique jusqu’aux solutions envisageables, en passant par les enjeux qu’il soulève.

1 Chapitres 1 & 2 : les géographies inégalitaires des émissions et des impacts

Les deux premiers chapitres abordent le hiatus entre la géographie des émissions et la géographie des impacts, c’est-à-dire la déconnexion entre les origines et les conséquences du dérèglement climatique. Pour expliquer la géographie très inégalitaire des émissions de gaz à effet de serre (GES), dont il rappelle que le CO2 n’est qu’un élément, François Gemenne pointe les facteurs économiques, démographiques, politiques, géographiques et historiques qui, combinés, expliquent la structure des émissions d’un Etat. Il rappelle également les émissions associées aux différents secteurs économiques : par exemple, l’agriculture et l’industrie émettent des GES, mais de différentes natures. Les enjeux pour un Etat industrialisé ou pour un Etat majoritairement agricole sont donc bien différents. Enfin, l’auteur attire l’attention sur les enjeux politiques de la mesure de ces émissions, et de leur lien avec la délicate question de la responsabilité.

En termes d’impacts, c’est le constat d’une injustice à la fois spatiale et temporelle qui guide l’analyse : les zones les plus touchées ne sont pas celles d’où sont émis les GES et les générations qui pâtiront des conséquences du changement climatique ne sont pas celles qui auront émis ces GES. Face aux phénomènes de montée du niveau des mers, de dérèglement du cycle de l’eau, de perturbation des systèmes agricoles, de menace pour la santé publique ou d’intensification des catastrophes naturelles, tous les pays ne sont pas égaux. Et cette inégalité porte à la fois sur l’exposition au risque et sur la capacité à s’adapter au risque.

2 Chapitres 3 & 4 : le changement climatique comme menace à la stabilité internationale ?

Les deux chapitres suivants abordent deux questions thématiques classiques en relations internationales : les migrations et la sécurité.

Le phénomène de migration « climatique » ou « environnementale » fait l’objet de plus en plus de recherches et soulève de nombreuses questions tant conceptuelles que juridiques. Les déplacements de population suite à des modifications de l’environnement ne sont pourtant pas un phénomène nouveau. C’est le caractère plus systématique et permanent que pourraient prendre ces migrations qui interroge. François Gemenne, expert de ce sujet, insiste sur la difficile définition de ce que serait une « migration climatique », notamment du fait du caractère multifactoriel de toute migration, et de la diversité des cas envisageables, les migrations intra-nationales étant, en particulier, majoritaires. Pour cette raison, et pour ne pas mettre en péril les acquis de la Convention de Genève, il appelle ainsi plutôt à rester prudent quant à l’intégration de ce phénomène dans le régime de protection des « réfugiés ». Finalement, il montre que cette question des migrations est encore neuve, et qu’on ne peut conclure ou prédire définitivement qu’il y aura une crise migratoire liée au changement climatique. Une grande incertitude réside notamment dans l’adaptation des populations, qui sera un facteur déterminant de l’ampleur du phénomène migratoire. 

L’ouvrage revient ensuite sur les liens potentiels entre changement climatique et sécurité. En effet, le changement climatique change la donne en termes de rapport aux ressources naturelles ou à certains territoires, comme l’Arctique, et engendre de nouvelles relations, voire rivalités. Les migrations pourraient également déstabiliser les équilibres de certaines régions. Cependant, on ne peut attribuer la responsabilité d’un conflit au seul changement climatique : pour le moment, les cas actuels, comme au Darfour ou en Syrie, pointent plutôt vers l’idée que le changement climatique participe à l’éclosion du conflit par l’exacerbation de facteurs déjà existants. Ainsi, François Gemenne insiste sur le caractère très spéculatif de cette relation entre climat et sécurité, et indique que si, selon lui, cette question mérite d’être soulevée car elle met en lumière l’importance des enjeux liés au problème climatique, elle ne doit pas mener à l’inaction fataliste, là où l’atténuation et l’adaptation peuvent jouer un rôle crucial.

3 Chapitre 5 & 6 : fonctionnement et limites de la gouvernance du climat

Les deux derniers chapitres mettent en regard le régime actuel de gouvernance de la question climatique et les solutions envisageables à ses limites évidentes.

L’auteur revient en détail sur l’histoire et le fonctionnement des COP et sur la manière dont le GIEC a permis une interpénétration de la science et de la politique constitutrice de la gouvernance climatique contemporaine. De la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques à l’Accord de Paris en passant par le Protocole de Kyoto, le régime climatique repose sur une négociation multilatérale permanente. Pour François Gemenne, malgré les limites d’un tel processus, lent et lourd, l’universalité de la participation et du consensus en sont des piliers indispensables. Il souligne néanmoins la diversité des acteurs et parties prenantes d’une COP, dont la société civile, les coalitions d’Etats et les négociateurs sont trois clefs.

Le dernier chapitre propose des pistes de réflexion et d’action en vue de gouverner la crise climatique. Si on considère que le climat est un bien public mondial et que les mécanismes de marché sont en échec pour le réguler, une action collective est nécessaire pour corriger les externalités. Cependant, les questions de droit au développement et d’équité viennent peser dans la balance. Qui doit payer pour la transition ? Les plus responsables ou ceux qui en ont les moyens ? Ces questions de finance sont au cœur des dernières COP et des prochaines, et elles touchent à toute la complexité du problème climatique.

III Conclusion critique

L’objectif de vulgarisation de l’ouvrage est largement atteint et les questions posées dans l’introduction sont bien étudiées. En effet, le propos reste très accessible et repose sur de nombreux exemples, chiffres et cartes qui permettent d’incarner l’analyse. Le grand public pourra donc y trouver une introduction à la géopolitique du climat et les outils pour approfondir grâce à la bibliographie.

Le lecteur averti y trouve une synthèse large ouvrant vers de nombreux sujets de recherche émergents comme les migrations environnementales ou l’adaptation. Par ailleurs, sans le dire explicitement, on touche du doigt de nombreux enjeux contemporains des relations internationales, comme l’importance d’acteurs non-étatiques, telles les villes, les multinationales ou la société civile, pour gouverner le climat. L’auteur va même plus loin, et semble critiquer implicitement l’approche réaliste des relations internationales lorsqu’il insiste sur le rôle crucial des négociateurs, réels experts de la gouvernance du climat. Si cette analyse semble pertinente, c’est cependant l’irréductibilité et le poids de l’échelle étatique qui domine de facto ce système onusien.

On peut regretter que l’analyse ne touche pas à l’intrication des enjeux climatiques avec d’autres défis, comme la menace pesant sur la biodiversité, alors qu’une des critiques majeures que l’on peut adresser à la gouvernance du climat est qu’elle reste très isolée de la gouvernance d’autres questions comme le commerce ou les droits de l’Homme. Ce traitement en silo de la question climatique est sans doute l’une des principales limites de l’action multilatérale contemporaine, et ne demande qu’à être résolue à cette échelle comme à d’autres. Aussi, l’échelle internationale, si elle se révèle nécessaire du fait du caractère mondial du climat, ne suffira pas, et l’on pourrait, dans un autre ouvrage sans doute, s’interroger sur l’articulation des échelles de l’international au local en passant par le national et le régional.

Pour aller plus loin 

Retrouvez d’autres idées dans lectures dans cet article sur les six livres écolos à offrir à Noël : lien 

Pour une lecture plus académique et détaillée, vous pouvez vous tourner vers Gouverner le climat ? Ving ans de négociations internationales de Stefan C. Aykut et Amy Dahan (2015), Presses de Sciences Po 

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