Présidentielles : où est le climat dans les médias ?

Mar 16, 2022 | Climat et démocratie, Climat

Esther Loiseleur

Intervenante et ancienne présidente des JAC, doctorante sur les enjeux d'adaptation et de résilience au changement climatique.
Deux semaines après la parution du dernier rapport du GIEC sur les impacts du changement climatique, passée quasiment inaperçue dans les médias, et à un peu moins d’un mois des élections présidentielles, force est de constater que l’urgence climatique et environnementale reste la grande absente des débats et de la couverture médiatique : mais où est passé le climat dans les médias ?

Don’t Look Up, déni climatique

1.5% : voilà le temps de parole consacré à la question climatique dans les médias début mars ; un chiffre légèrement en baisse par rapport à début février, où le climat occupait 2.7% du temps de parole dans les médias dans la semaine du 8 au 13 février, d’après le « baromètre climat » créé par l’ONG l’Affaire du Siècle : des chiffres dérisoires au vu de l’urgence climatique et environnementale.

Source : Onclusive pour l’Affaire du Siècle, mars 2022. 

Alors que les élections présidentielles approchent à grand pas, en avril, suivies de près par les élections législatives en juin, ces chiffres peuvent sembler inquiétants. Les années à venir représentent une fenêtre d’action décisive pour l’action climatique, et appellent à des décisions politiques fortes si l’on veut respecter les engagements pris par la France dans le cadre de l’Accord de Paris ainsi que ceux pris dans le Pacte vert pour l’Europe, visant à réduire de 55% les émissions de gaz à effets de serre de l’UE d’ici à 2030 pour atteindre ensuite la neutralité carbone à la moitié du siècle.

En un mot, le temps presse. Et pour l’instant l’Etat français ne s’est pas montré à la hauteur de ses ambitions de « make our planet great again », l’ambition affichée du président Emmanuel Macron. En effet, suite au procès lancé par quatre ONG en 2019, l’Affaire du Siècle, l’exécutif français a été condamné par le tribunal administratif pour « réparer le préjudice écologique » causé par le non-respect par la France de ses propres engagements en matière de réduction des gaz à effet de serre. L’Etat a donc jusqu’à décembre 2022 pour prendre les mesures qui s’imposent en termes de réduction des émissions et de limitation des dommages causés par le changement climatique.

Des initiatives trop peu entendues pour mobiliser les médias et les candidats

Face à cette absence notoire, les initiatives de la société civile se multiplient pour essayer de ramener l’urgence climatique et environnementale au cœur des débats de la campagne : samedi 12 mars, la marche Look Up pour le climat et la justice sociale, organisée par plusieurs organisations de la société civile comme Alternatiba, s’est tenue dans toute la France. Reprenant le nom du film Netflix à succès Don’t Look Up, qui se veut une métaphore du changement climatique, cette marche visait à attirer l’attention sur le fait que l’urgence climatique et environnementale est la grande absente des débats de la campagne. Le Débat du Siècle, « un débat 100% climat » a également été organisé le dimanche 13 mars par les ONG Greenpeace et l’Affaire du Siècle. Ce débat, à défaut d’obtenir des médias un débat télévisé entre les candidats (les chaînes approchées ayant toutes refusé, selon les organisateurs), s’est tenu en ligne de manière indépendante. 

Plusieurs tribunes sont également parues ces derniers mois, comme celle publiée le 1er février par 1400 scientifiques pour enjoindre les candidats à la présidentielle et les médias à « sortir des discours de l’inaction » pour pouvoir interroger les candidats sur « les questions de fond ».

L’environnement et le changement climatique sont en tête des préoccupations des Français, avec le pouvoir d’achat et la santé (cf. graphique ci-dessous), et 80% des Français estiment que l’urgence climatique est un enjeu capital d’après un sondage Steria/Ipsos réalisé pour la présidentielle.  La question se pose donc : pourquoi le climat est-il aussi peu traité dans les médias et dans les débats de la campagne présidentielle ? Et comment expliquer que l’urgence climatique ne soit pas saisie comme un enjeu systémique, en lien avec les crises sanitaire et diplomatique actuelles ?

Source : France Inter, 23 janvier 2022. https://www.franceinter.fr/politique/presidentielle-la-crise-sociale-et-le-pouvoir-d-achat-au-coeur-des-preoccupations-selon-notre-sondage

La parution du dernier rapport du GIEC éclipsé par la crise ukrainienne ?

La situation actuelle fait écho sur certains plans au film Don’t Look Up : on se rappelle notamment la scène où les deux scientifiques, joués par Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence, se retrouvent sur un plateau télévisé pour exposer la gravité de la situation. Ils sont interviewés face à une starlette, incarnée par Ariana Grande, et la nouvelle de sa rupture avec son petit ami finit par occuper toute l’attention des journalistes. Un scénario à peu près similaire s’est produit lors de la parution du premier volet du rapport du GIEC, en août dernier : l’intérêt médiatique pour le rapport n’a duré au total que 24h, pour une couverture minime, et largement supplantée en temps de diffusion par la nouvelle de l’arrivée de Lionel Messi au PSG.

Quant au deuxième volet du rapport, paru le lundi 28 février 2022, sa couverture a été largement inférieure à celle du premier volet du rapport, durant moins de 24h au total, dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Selon le collectif Climat Médias, la couverture du rapport a été quasi nulle dans les grands médias : aucun invité du rapport ou de journaliste environnement en plateau le jour de la sortie, à peine une minute de contenu sur France 2, aucune mention dans les autres journaux de 13h et 20h… Le journal télévisé de TF1 consacrant pourtant tout un documentaire au carnaval de Venise, avec un sens des priorités discutable.   

Source : Climat Médias

Comme le montre cette analyse sur le plus long terme, la gravité de la crise ukrainienne explique certes en partie cette éclipse par d’autres sujets, mais le phénomène ne peut être réduit à cette explication : on constate que, depuis janvier 2020, le climat était déjà largement sous-traité par rapport à la pandémie ou à d’autres sujets (voir le graphique ci-dessous). La seule crise ukrainienne, tout comme la crise sanitaire, ne peuvent suffire à expliquer pourquoi la question climatique est si peu représentée dans les médias. Cela pourrait s’expliquer notamment, selon le directeur général de l’association Reporters d’Espoir, par l’absence d’une « culture du climat » chez les journalistes, et par « un manque d’innovation sur les sujets abordés », comme il le confie dans cet entretien. Le phénomène serait-il également lié à un sentiment grandissant de “permacrise”, c’est-à-dire, d’une succession sans fin de crises (Covid, guerre, climat…), accru par l’information instantanée en continu ? Toutes ces hypothèses sont probables. 

Pourtant, les liens entre la crise sanitaire, la crise énergétique générée par le conflit ukrainien et l’urgence climatique sont nombreux. Une analyse renforcée de ces liens dans les médias pourrait contribuer à visibiliser l’urgence climatique, et favoriser un passage à l’action rapide et systémique.

Source : Paul Leclercq, Nombre de reportages des JTs de 20H de France 2 et TF1 portant sur le COVID, le climat, l’Ukraine et les autres sujets, janvier 2020 – janvier 2022.

2022, un momentum à saisir pour le climat

La crise sanitaire a montré que nous étions tous, collectivement, capables de nous adapter de manière rapide et efficace, quitte à sacrifier temporairement nos libertés individuelles, pour sauver des vies humaines. La crise ukrainienne révèle, une fois de plus, la fragilité géopolitique d’une Europe encore fortement dépendante des importations d’énergies fossiles, et notamment de gaz russe. Ces deux moments-clés de l’histoire que nous sommes en train de vivre devraient entrer en résonance avec l’urgence climatique : ne serait-ce pas l’occasion de penser le monde d’après, et d’entamer les changements radicaux nécessaires pour stabiliser les températures à un niveau viable ? Ne pourrait-on pas s’emparer de la crise ukrainienne pour accélérer la transition de l’Union Européenne vers des modes de vie plus sobres et décarbonés, par exemple en remettant la taxation des énergies fossiles au cœur du débat ?

Nous avons les outils pour le faire, sur le plan juridique et diplomatique : Accord de Paris, Pacte vert de l’Europe, Stratégie Nationale Bas-Carbone française, plans climat des villes. Il ne manque plus que la volonté politique nécessaire pour activer ces leviers et enclencher la transition nécessaire. Les élections présidentielles, puis législatives, devraient donc constituer un moment-clé de prise de conscience et de débats intenses sur les liens entre ces différents enjeux.

Le deuxième volet du rapport AR6 du GIEC, si peu commenté par les médias, met justement en lumière comment les effets du changement climatique commencent à se faire sentir, entraînant des dommages parfois irréversibles (premières extinctions d’espèces, pertes économiques et culturelles, précarité accrue des populations les plus vulnérables…). Près de 3,3 milliards de personnes seraient déjà exposées aux effets du changement climatique, et un réchauffement mondial qui atteindrait +1.5°C à court terme entraînerait une augmentation inévitable de nombreux risques climatiques et présenterait de nombreux risques pour les écosystèmes et les êtres humains. De plus, l’adaptation, si elle a certes progressé à travers le monde, reste encore parcellaire, avec des écarts d’adaptation entre et au sein des régions. 

On l’aura compris, le message des scientifiques est catégorique : il y a urgence à agir. Le rapport conclut que la fenêtre d’action qu’il nous reste est brève, en insistant sur la dimension politique du changement climatique :

« Les preuves scientifiques cumulées sont sans équivoque : Le changement climatique est une menace pour le bien-être humain et la santé planétaire. Tout retard supplémentaire dans l’action mondiale concertée et anticipée en matière d’adaptation et d’atténuation des effets du changement climatique manquera une brève occasion, qui se referme rapidement, de garantir un avenir vivable et durable pour tous. »

Conclusion

Au-delà de la question de la place du climat dans les médias, c’est donc peut-être finalement la place du climat dans les politiques publiques qui est à interroger : au vu de l’urgence, pouvons-nous réellement nous permettre d’attendre encore cinq ans avant d’accélérer l’émergence d’une société plus juste, plus sobre et plus résiliente ?

Pour aller plus loin

Image de couverture : Netflix © https://www.denofgeek.com/movies/dont-look-up-ending-explained/

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