Climat et inégalités : le racisme environnemental, le comprendre pour le combattre

Déc 23, 2021 | Climat et Inégalités, Climat

Maud Rebibou

Jeune diplômée de sciences Po Lille, master développement soutenable. Je suis actuellement en recherche d'emploi dans la protection de l'environnement et aussi activiste et militante écologiste.
Le racisme environnemental, mouvement américain né dans les années 1980, met en évidence les expositions des minorités ethniques aux injustices environnementales. La prise en compte des inégalités raciales constitue un élément clé d’une analyse rigoureuse des inégalités environnementales.

Les racines du mouvement de lutte contre le racisme environnemental

Le mouvement de lutte contre le racisme environnemental s’inscrit dans le mouvement plus vaste de justice environnementale. Il est apparu aux États-Unis dans les années 1980 grâce au mouvement social The Environmental Justice Movement.

Selon le professeur Robert Bullard, père de la justice environnementale aux États-Unis, le racisme environnemental recoupe “l’ensemble des politiques, des pratiques et des directives environnementales qui ont des conséquences négatives disproportionnées, qu’elles soient intentionnelles ou non, sur certaines personnes, certains groupes ou certaines communautés en raison de leur race ou de leur couleur”. 

Les conséquences de ce racisme environnemental sont diverses : installations d’activités industrielles polluantes à proximité des lieux de vie et de travail des personnes racisées, grande vulnérabilité face aux catastrophes naturelles et industrielles ou encore des difficultés à accéder à des ressources naturelles de bonne qualité (eau, sols, énergie). Des phénomènes qui impactent non seulement la santé de ces personnes exposées mais aussi leur bien-être.

Pour la première fois, en 1979 aux États-Unis, une décision de justice reconnaît la discrimination raciale en matière d’exposition aux déchets toxiques (Bean v. Southwestern Waste Management Corp.). Des habitant.e.s de Houston avaient lutté contre l’installation d’une décharge municipale à proximité de leur lieu de résidence.

De nombreuses autres situations révèlent les liens entre inégalités environnementales et couleur de peau. Des études américaines ont ainsi montré qu’aux États-Unis les minorités ethniques sont 38% plus exposées au dioxyde d’azote (NO2) que les personnes blanches (Washington Post, 2016). Autre fait frappant : l’injustice environnementale existe même s’il n’y a pas de disparité économique entre les personnes racisées et les personnes blanches. Cela signifie donc que des afro-américain.e.s avec le même niveau de salaires que des personnes blanches, ont tendance vivre dans des quartiers plus exposés aux pollutions et risques environnementaux.

Qu’en est-il en France ?

Le mouvement de lutte contre le racisme environnemental est encore timide en France mais commence à être analysé par quelques chercheur.se.s. Des études sur le sujet ont été menées en 2008 et 2014 et il est ré-apprécié dans le contexte du mouvement Black Lives Matter

Le scandale du chlordécone aux Antilles Françaises a révélé un racisme environnemental systémique. Quasiment aucune personne blanche ne s’est mobilisée avec les Antillais.e.s contre ce pesticide qui a eu des conséquences sanitaires et écologiques gravissimes, et en a encore aujourd’hui après plus de 25 ans d’interdiction. On estime que 93% des Antillais.e.s de Guadeloupe et de Martinique sont empoisonné.e.s au chlordécone, mais aussi que les terres agricoles resteront encore polluées pendant plusieurs siècles tout comme les cours d’eau et les océans à proximité des lieux d’épandage. Les militant.e.s anti-chlordécone réclament justice et réparation de la part des pollueurs et de l’État. Une de leurs demandes a été exaucée récemment lorsque le ministre de l’agriculture, Julien Denormandie, a déclaré que le cancer de la prostate serait reconnu comme maladie professionnelle pour les agriculteurs exposés au chlordécone.

Le cas des gens du voyage, autre exemple moins médiatisé et peu reconnu, montre également que le racisme environnemental est une réalité sur le sol français. Une étude cartographique du juriste William Acker a révélé les expositions des gens du voyage aux pollutions et nuisances environnementales. Il a montré que les aires d’accueil sont, pour la majorité, placées dans des zones soumises à des nuisances environnementales : ainsi des 1358 aires recensées dans son étude, 51% d’entre elles sont polluées de façon visible. Ceci explique en partie qu’en France, les gens du voyage ont une espérance de vie de 15 ans inférieure à la moyenne nationale. Des militant.e.s dénoncent ces conditions de vie indignes et le manque de politiques publiques fortes pour proposer des lieux d’accueil sûrs. À Hellemmes, une commune de la métropole lilloise, des femmes se sont rassemblées, en 2013, dans le collectif Femmes Hellemmes-Ronchin pour dénoncer les pollutions et les conséquences sanitaires que subissent les gens du voyage dans cette commune. Leur zone d’accueil est située entre une bétonneuse, un champ traité aux pesticides, une voie de chemin de fer et une autoroute. Selon le collectif, la MEL (Métropole Européenne de Lille) les a placés dans un endroit aux conditions effroyables et ne cherche pas à trouver un autre terrain plus digne. 

La justice climatique et environnementale implique donc de prendre en compte les inégalités raciales aux côtés des inégalités économiques, sociales et de genre.

Vers une convergence des luttes anti-raciste et écologiste ?

L’actualité aux États-Unis, marquée par la mort de George Floyd et le mouvement Black Lives Matter, a ravivé les questionnements sur la convergence des causes antiraciste et écologiste. 

En France, les mouvements écologistes sont souvent décriés car ils favoriseraient un certain entre-soi blanc, un manque d’inclusivité et une invisibilisation des militant.e.s racisé.e.s. La reconnaissance du racisme environnemental et la documentation de ce phénomène pourraient alors favoriser l’alliance des deux mouvements, comme il est possible de l’observer aux États-Unis.

Pourtant, la dimension raciale des inégalités est encore très peu étudiée en France, en raison de la culture française en matière de statistiques. En effet, l’encadrement strict de la production de statistiques ethniques empêche la réalisation d’enquêtes approfondies sur le sujet. Or, la production de ces données permettrait de rendre compte des inégalités raciales sous-jacentes aux inégalités environnementales, et pourrait être la première étape d’une prise de conscience et d’une mise en œuvre d’actions tangibles.

Pour aller plus loin

Pour vous informer davantage sur le racisme environnemental, voici quelques sources d’information :

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